Category Archives: Laurence’s blog

Vendredi 29 novembre 2019

Vous souvenez-vous du premier texte que j’ai écrit, ici, sur ce blog, le lundi 11 novembre ? J’arrivais de Paris, exsangue. Je ne connaissais rien à l’Ecosse. J’écrivais qu’une vie de femme est une bataille. Le matin, je m’étais promenée sur les ruines de l’ancienne cathédrale, j’avais longé les pierres tombales, j’avais ressenti une émotion très forte.

Il me semble que tout ça était il y a si longtemps.

 

Ici, j’ai eu tant de temps, et tant d’espace.

Temps d’écriture, d’abord, incroyable luxe, de longues heures à plonger phrase après phrase dans mon livre, à me sentir chaque jour faisant davantage corps avec lui, comme si, peu à peu, lui et moi nous épousions l’un l’autre.

Joie de creuser, fragment après fragment, un sillon, de sentir quelque chose vibrer, apparaître.

Joie de me sentir libre dans cette forme.

Joie de me dire « ça y est, je suis dedans, dedans jusqu’au cou, je ne reculerai plus, et ce n’est pas douloureux. C’est même tellement heureux. »

 

Force de l’espace, ensuite. Dès ma fenêtre, chaque matin lorsque j’écrivais. Apercevoir la mer au loin, le ciel, la ligne d’horizon, par moments (comme à cet instant même) parfaitement nette. A chaque heure, observer les variations de lumière. En cet instant, par exemple, il est 15h15, la lumière est rasante, dorée. La mer d’un bleu profond. Tout semble immobile, éternel. Pourtant, dans dix minutes, rien ne sera plus pareil.

Et puis, lorsque je me promenais, après plusieurs heures de travail. Ressentir cet espace si vaste, habité de présences, habité d’histoire. Marcher parmi les ruines, sous le ciel immense, sentir le vent sur le visage, voir et entendre les vagues déferler.

 

Mais tout cela n’aurait eu aucun sens, aucune valeur, sans les rencontres humaines que j’ai faites ici. Je pense à Elise, bien sûr, qui a permis tout ceci, de manière incroyablement juste et lumineuse. Je pense à Elodie. Aux autres professeurs, rencontrés même parfois fugacement. A Natalia. A Helen et Hugh.

Je pense aussi, beaucoup, aux étudiants, à la lumière dans leur regard, pendant l’atelier d’écriture, pendant la discussion littéraire. A leurs questions. Leur écoute frémissante. Ces regards que je ne croiserai peut-être plus, mais qui, l’espace de quelques instants, ont croisé le mien – et cela a existé.

 

En toute chose, il y a de la beauté.

GRATITUDE.

Jeudi 28 novembre 2019

Ce matin, le paysage avait de nouveau complètement changé : à l’opposée du brouillard et de la bruine des deux derniers jours, le ciel était bleu, la lumière étincelante. J’ai eu envie de revoir la mer. Sur le chemin, il y avait par moments de fortes bourrasques qui déséquilibraient mon corps. C’était joyeux. J’avais l’impression d’être redevenue une enfant.

Jamais peut-être depuis mon arrivée les variations de lumière n’avaient été aussi belles, et la mer aussi puissante, sauvage. Je me suis assise sur la plage. J’étais saisie : saisie par le vent, saisie par la beauté. « Ici, on est au bout du bout, au bout de la route », m’avait dit Elise, le premier jour, lorsque nous avions fini par atteindre St Andrews. Assise sur le sable, devant les vagues qui déferlaient, je ressentais cela, au plus profond. Etre au bout de la route, c’est être aussi, intensément, ici.

J’aimerais ne rien oublier de toutes ces nuances de bleu, de gris, de jaune – de toute cette force, cette splendeur.

Mercredi 27 novembre 2019

Je marche dans les rues de Paris en serrant la main de ma mère. Ce sont les premiers jours de l’été. Nous marchons sur les Grands Boulevards, près des Grands Magasins. Nous n’allons jamais dans ce quartier qui me paraît très éloigné de la maison. Il se met à pleuvoir. Je suis habillée d’un pull fin assez moulant à rayures noires et blanches. C’est la première fois que je le mets. Je suis très heureuse de marcher dans les rues de Paris avec ma mère et de porter ce pull, qui ne ressemble pas aux vêtements que j’ai l’habitude de porter. Avec ce pull, je fais « jeune fille ».

La pluie tombe plus drue. Ma mère propose que nous nous arrêtions dans un café. Elle me presse la main plusieurs fois, sans me regarder, tout en continuant à parler.

Je lui réponds que c’est une bonne idée, et à mon tour je lui presse la main, rapidement, le même nombre de fois.

Elle presse à nouveau ma main.

Nous ne nous regardons pas. Je marche dans les rues de Paris, sous la pluie, la main de ma mère dans la mienne. Une joie très profonde m’envahit.

 

C’est un fragment du livre que je suis en train d’écrire.

Le livre que j’ai commencé à écrire, ici, à St Andrews.

Parce que j’avais du temps, des plages immenses de temps devant moi

Et qu’enfin j’ai trouvé le courage

De commencer à écrire

Un livre sur ma mère.

Mardi 26 novembre 2019

Je me suis réveillée ce matin. Au-dehors, le brouillard avait tout englouti.

C’était très beau. Féérique.

La ville entière avait disparu.

Je me suis rappelée le rire de mon petit garçon la première fois qu’il avait vu du brouillard, en France. Il venait de se lever, il avait regardé à la fenêtre. Il était resté quelques instants interdit, puis il avait ri, de tout son cœur, comme si tout ceci était une énorme farce.

Ce matin, à la fenêtre de ma chambre, j’entendais l’éclat de son rire.

Il traversait la chambre

Soudain joyeuse.

 

Il n’y a pas de frontière à la vie intérieure

On peut être à la fois ici et là-bas

Dans le présent et l’autrefois

Avec les vivants et les morts.

Eux nous frôlant de leur présence frémissante

Et nous qui parfois les étreignons, parfois les repoussons.

Lundi 25 novembre 2019

Je suis allée faire quelques courses au supermarché. Arrivée à la caisse, alors que je terminais de déposer mes articles sur le tapis, j’ai entendu un joyeux : « Hello dear, how are you today ? »

J’ai d’abord pensé qu’on s’adressait à quelqu’un derrière moi. Mais j’ai senti un petit flottement et ai fini par lever les yeux : la caissière, les yeux dans les miens, m’adressait un sourire rayonnant, et, non contente d’avoir posé sa question, elle en attendait la réponse !

Je suis restée une fraction de seconde interdite avant de lui répondre : « very well, thank you ! » tandis qu’au-dedans de moi : « Madame, chère adorable Madame que je ne connais pas, mais savez-vous que votre sourire radieux et votre question qui ne semble pas avoir été posée en mode pilote automatique me touchent terriblement ?  Savez-vous que je pourrais vous sauter au cou pour ça ? Savez-vous que le reste de ma journée va s’en trouver tout illuminé ? »

 

Qui, à Paris, je vous le demande, s’adresserait ainsi à vous, dans un supermarché, alors que vous vous apprêtez à payer une salade verte et du muesli : « Bonjour chère Madame, dites-moi, comment allez-vous aujourd’hui ? » et attendrait, les yeux plantés dans les vôtres, une réponse ?

A Paris, cela n’existe pas. Paris a la splendeur, mais Paris a oublié l’humain.

Exquise gentillesse, ici, de toutes parts, que je n’oublierai pas.

Dimanche 24 novembre 2019

Paysages d’Ecosse – laiteux, brumeux

Fantasmagoriques

Découpe de la lumière au-dessus des collines

Contraste des couleurs

Arbres fauves, verts, rouges

A Glamis Castle, nous avons marché sur un tapis de feuilles mortes,

Parmi des arbres au tronc noueux

Qui se dressaient haut dans le ciel

Des écureuils au poil roux

Des faisans

Des vaches

Des coqs

De hautes portes noires

Qui donnaient sur des jardins

Un jardin emmuré

Un jardin italien

Et l’ombre de Macbeth

Tout bruissait

De présences pénétrantes

Avant que nous ne pénétrions dans le château

Dans ses salles glacées

Peuplées de fantômes

Et de vestiges d’un autre temps

D’un autre monde

Pour découvrir une part de cette histoire

Qui n’est pas la mienne

Et que j’ai découverte

Les yeux grand ouverts.

Vendredi 22 novembre

La nuit est tombée. Les boutiques ferment l’une après l’autre. Je viens de marcher dans les rues presque désertes de St Andrews. La semaine s’achève.

Je ferme les yeux pour en retrouver la saveur.

 

La mer. Parfois très calme, presque douce ; parfois agitée, les vagues déferlant, se brisant sur les roches noires, leur fracas, le sentiment de puissance, l’immensité, et moi, dans la joie de ce spectacle.

La lumière, si souvent jaune, parfois argent, rose un matin.

La plongée dans mon livre, fragment après fragment. Des images de ma mère, des paroles de ma mère, des descriptions de ma mère. Tenter de retrouver le frémissement de sa présence. Un livre peut-il retrouver le frémissement d’une présence ? Je le crois. Un livre peut brûler.

Les échanges avec Elise – sur l’écriture, la vie, la vie de femme, la vie de mère, le temps, la solitude féconde. La douceur d’Elise, sa force.

Les lecteurs de l’Institut Français, attentifs, bienveillants – pour certains, lumineux.

Ce moment de grâce, chez mes propriétaires écossais, dans leur maison à Edimbourg. La pièce verte, la pièce jaune, la cuisine, les carrelages, la lumière, les tableaux, Matisse, la beauté de leur sourire, de leur présence.

 

Le temps, devenu si vaste qu’il me permet de ressentir, et d’écrire, et d’être là.

Jeudi 21 novembre 2019

Ce soir

Il est trop tard

Pour écrire

Cette journée merveilleuse

Commencée avec le cri des mouettes

Puis la lumière jaune

Dépliée sur la campagne

Dépliée sur la mer

Partout dépliée

La joie

Dans le cœur

D’être à sa place

Avec ceux qui vous accordent

Leur regard

Leur lumière

Chut

Il fait nuit

Se coucher

Dans un lit.

GRATITUDE.

Mercredi 20 novembre 2019

Ici, à St Andrews, je jouis du plus grand luxe qui soit accordé à un écrivain : du temps pour écrire.

Ici, à St Andrews, j’écris un livre sur ma mère.

La beauté du ciel et de la lumière, l’immensité de la mer, la puissance évocatrice des ruines m’aident à écrire mon livre sur ma mère.

La journée, j’écris mon livre, fragment par fragment. Le soir, je lis Ordesa de Manuel Vilas, que j’avais choisi de lire ici, à St Andrews.

Je lis parfois dans le livre de Manuel Vilas des phrases presque identiques à celles que j’ai écrites la journée :

« En toute chose, il y a eu de la beauté. »

« Les choses meurent elles aussi. »

« Parfois, j’ouvrais l’armoire rouge et regardais à l’intérieur. »

Ordesa est le livre que Manuel Vilas a écrit sur son père.

Je ne connais pas Manuel Vilas. Je n’avais rien lu de lui auparavant. Je suis bouleversée par Manuel Vilas, que je comprends de l’intérieur.

 

En toute chose, il y a de la beauté.

Mardi 19 novembre 2019

Dans le salon de l’appartement de ma propriétaire écossaise, Helen, j’ai trouvé quelques CD de musique. Dont un disque de Lieder de Schubert.

J’ai réussi à allumer la petite platine CD, j’y ai introduit le disque.

Cela faisait des années que je n’avais plus écouté ces Lieder. Mon père les écoutait très souvent. A la maison, dans la voiture, en vacances… Il avait plusieurs cassettes enregistrées, dont il avait pris soin de renseigner les titres au crayon à papier, de son écriture minuscule, et qu’il emportait avec lui où qu’il aille. Les premières notes ont envahi le salon. En une fraction de seconde, quelque chose s’est lacéré en moi. Je n’étais plus en Ecosse, je n’étais plus en novembre 2019. J’étais dans une autre vie, dans l’enfance, dans l’adolescence, lorsque mes parents étaient encore ensemble et que cela me semblait normal, lorsque ma mère était encore en vie et que cela me semblait normal.

J’étais dans la voiture de mon père, assise à sa droite, lorsque lui et moi partions jouer au tennis le samedi matin.

J’étais dans la bibliothèque de notre appartement parisien, le dimanche, après le déjeuner familial orchestré par ma mère, assise dans le gros fauteuil vert.

J’étais dans le salon jaune avec mon père, ma mère, mon frère et ma sœur, à boire le café dans de petites tasses en porcelaine blanche et dorée, très anciennes.

J’étais dans un espace, un temps, qui n’existent plus aujourd’hui, dont ma mémoire elle-même perd chaque jour quelques filaments de plus, et que j’essaie de retrouver par l’écriture.


Tuesday 19th November 2019

In the living room of my Scottish landlady Helen’s flat, I found some CDs. Including a disk of Schubert Lieder.

I managed to turn on the little CD player, and inserted the disk.

I had not listened to those Lieder for years. My father listened to them often. In the house, in the car, on holiday… He had a number of cassettes he’d taped and on which he’d carefully written the titles in pencil, in his tiny handwriting, and he would take them with him wherever he went. The first notes flooded through the living room. Within a fraction of a second something had torn open inside me. I was no longer in Scotland, I was no longer in November 2019. I was in another life, in my childhood, in my adolescence, when my parents were still together and that seemed normal to me, when my mother was still alive and that seemed normal to me too.

I was in my father’s car, sitting on his right, as he and I went to play tennis on a Saturday morning.

I was in the library of our Paris flat, on a Sunday, after the family lunch perfectly organised by my mother, sitting in the big green armchair.

I was in the yellow living room with my father, my mother, my brother and my sister, drinking coffee from small, very old, white and gilt porcelain cups.

I was in a time and a space that no longer exist today, and every day my memory loses a few more strands of that time, that place, and now I am trying to find these again, through my writing.

Translated by Margaret-Anne Hutton

Lundi 18 novembre 2019

Les Ecossais et le froid.

C’est toute une histoire.

J’ai remarqué, dès mon premier jour ici à St Andrews, le nombre impressionnant de glaciers dans une aussi petite ville.

J’ai d’abord songé: « Tiens tiens, étrange. Ils servent sans doute autre chose que des glaces à partir d’octobre. »

A Edimbourg, samedi dernier, rebelote : des glaciers tous les deux cents mètres. Mais cette fois, ouvrant bien mes yeux, je constate qu’à toute heure de la journée, même après la tombée de la nuit, alors que les températures chutent : les Ecossais MANGENT DES GLACES ! Ils les dégustent, marchant d’un pas tranquille, ravis !

Premier point.

Deuxième point : depuis mon arrivée ici, j’ai croisé plusieurs fois dans les rues de St Andrews un monsieur assez âgé, très distingué, habillé avec élégance… d’une simple veste en tweed, quel que soit le temps et l’heure de la journée. J’ai songé aux paroles d’une amie écossaise, dont le père vit à St Andrews et dont elle m’avait dit, avant mon départ pour l’Ecosse (sans doute pour me mettre délicatement dans le bain), que chez lui, il n’allumait pas une seule fois le chauffage de toute l’année. Je me suis demandé si c’était lui.

Mais, ce matin, j’ai compris que ce monsieur très distingué n’était pas une exception : j’étais sortie très tôt pour aller acheter du désinfectant à la pharmacie (très intéressant : « la vie matérielle » comme disait Marguerite Duras). Il devait faire un degré tout au plus. Un temps splendide, mais glacé. J’ai croisé tour à tour sur mon chemin deux jeunes femmes, vêtues d’une simple veste en coton, sans écharpe, « la poitrine à l’air » comme aurait dit ma mère, c’est-à-dire : le cou dénudé.

J’avais moi-même cinq ou six épaisseurs, sans parler bien évidemment de mon bonnet en laine enfoncé jusqu’aux oreilles, de mes moufles en peau de mouton et de mon immense écharpe rose.

Il est passionnant de voyager.


Monday 18th November 2019

The Scots and the cold.

It’s a long story.

From my very first day here in St Andrews, I noticed the impressive number of ice cream shops for what is such a small town.

At first I thought: ‘Hmmm, that’s weird. No doubt they sell something other than ice cream from October onwards”.

In Edinburgh last Saturday, same story: ice cream shops every two hundred yards. But this time, observing closely, I realised that that at any time of day, even after dark, when the temperature is plummeting, the Scots EAT ICE CREAM! They eat them with pleasure, strolling along, absolutely delighted !

Point number one.

Point number two. Since arriving here I have on several occasions passed a man in the streets of St Andrews, quite elderly, very distinguished looking, elegantly dressed… in just a tweed jacket, regardless of the weather or the time of day. I thought about the words of a Scottish friend whose father lives in St Andrews and who, she told me before I left for Scotland (no doubt as a subtle way of putting me in the picture), never once, at any time of the year, puts on the central heating. I wondered if that was him.

But then, this morning, I realised that the very distinguished gentleman was not an exception: I had gone out very early to buy some disinfectant at the chemist’s (‘practicalities’, fascinating, as Marguerite Duras used to say). It can’t have been more than one degree. Glorious weather, but freezing. I passed first one, then another young woman, dressed in just cotton jackets, no scarves, ‘chest exposed’ as my mother would have said, in other words, with bare necks.

I myself was wearing five or six layers, not to mention, of course, my woolly hat pulled down over my ears, my sheepskin earmuffs and my huge pink scarf.

Travelling is a wondrous thing.

Translated by Margaret-Anne Hutton

Dimanche 17 novembre 2019

Une petite fille construit un château de sable au bord de la mer. La mer est calme, le soleil chauffe doucement les visages et les corps, la petite fille a mis ses bottes pour aller chercher de l’eau et du sable, elle fait des allers et retours, elle est hyper concentrée, au milieu du château elle a installé un petit bonhomme dans une minuscule coupelle blanche en plastique dans laquelle elle a versé un peu d’eau, le bonhomme est allongé, il est dans sa piscine m’explique la petite fille gravement, le bonhomme c’est un fermier mais il en a assez de travailler, il veut nager et regarder le ciel.

Je regarde la petite fille, je regarde le ciel immense, traversé de teintes bleues, jaunes et orangées, je regarde la mer bleu argent, l’odeur d’iode traverse tout mon corps, la maman de la petite fille l’aide à construire son château, Dépêche-toi de jouer chérie, la marée monte, bientôt le château sera sous l’eau !

Journée si douce, au bord de la Mer du Nord, dans des villages de pêcheurs, journée lumineuse, la petite fille, c’est Julie, ce pourrait être vous, moi, cette femme qui passe à l’instant sous ma fenêtre, nous sommes le dimanche 17 novembre 2019, nous pourrions être un dimanche de 1950, nous pourrions être au bord de la Méditerranée, l’enfance est éternelle.


Sunday 17th November 2019

A little girl is building a sandcastle by the sea. The sea is calm, the sun gently warming bodies and faces, the little girl has put her wellies on to go and fetch some water and sand, she goes back and forth, she’s super concentrated, in the middle of the castle she’s placed a little figure of a man in a tiny plastic dish into which she’s poured some water, the man is lying down, he’s in his swimming pool, the little girl explains very solemnly, the man is a farmer but he’s had enough of work, he wants to swim and look at the sky.

I look at the little girl, I look at the huge sky, streaked with blue, yellow and orange, I look at the silver blue sea, the smell of iodine washes through my whole body, the little girl’s mummy helps her build her castle, Hurry up with your game sweetie, the tide’s coming in, the castle will be under water soon!

Such a peaceful day by the North Sea, in fishing villages, a luminous day, the little girl is Julie, it could be you, me, the woman passing by my window just now, it’s Sunday 17th November 2019, it could be a Sunday in 1950, we could be by the Mediterranean, childhood is timeless.

Translated by Margaret-Anne Hutton

Samedi 16 novembre 2019

Ce matin, j’ai quitté l’appartement très tôt. Il faisait encore nuit noire. C’était joyeux de marcher dans les rues désertes, certaines illuminées de guirlandes dont on m’a dit qu’elles demeuraient accrochées toute l’année.

Je me suis rendue à la gare routière pour prendre le bus pour Leuchars. J’avais décidé de passer la journée à Edimbourg.

Lorsque je suis entrée dans la salle d’attente, il n’y avait qu’une seule autre personne, debout devant le panneau d’affichage. Je me suis assise. J’étais en avance.

Quelques secondes plus tard, un jeune homme est entré. Il s’est dirigé droit vers le vieux piano situé juste à côté de moi, que je n’avais pas remarqué dans la pénombre. Il a pris place. Il nous a regardés, d’abord l’autre personne, puis moi. Ensuite, d’un doigt, il a appuyé sur une touche, très doucement. Le son a résonné dans la salle vide.

Je le regardais, je retenais mon souffle.

Et puis, il s’est mis à jouer. La musique a empli la salle. Ça déferlait, comme des vagues qui ne s’arrêtaient pas. C’était très beau. Il improvisait. Je l’écoutais. Je n’osais pas bouger. Dehors, le jour se levait.

Moment de grâce dans cette gare déserte devenue soudain vibrante, comme emplie de joie.

 

Toute la journée, ensuite, tandis que je marchais dans les rues d’Edimbourg, je réentendais la musique.

Certaines journées sont inoubliables.


Saturday 16th November 2019

This morning I left the flat very early. It was still pitch black outside. It was a joy to walk through the empty streets, some of them lit up with strings of Christmas lights which apparently stay there all year round.

I went to the bus station to get the bus to Leuchars. I’d decided to spend the day in Edinburgh.

When I went into the waiting room, there was only one other person there, standing in front of the departure screen. I sat down. I was early.

A few seconds later a young man came in. He headed straight for the old piano, right next to me, which I hadn’t noticed in the half light. He sat down. He looked at us, first at the other person, then at me. Then, with one finger, very gently, he touched one of the keys. The sound echoed in the empty room.

I looked at him, I held my breath.

Then, he started playing. The music filled the room. It washed over us like breaking waves, without end. It was very beautiful. He was improvising. I listened to him. I didn’t dare move. Outside, the sun was rising.

A transcendent moment in this empty bus station suddenly reverberating with life, as if filled with joy.

All day, afterwards, as I walked through the streets of Edinburgh, I could still hear the music.

Some days are unforgettable.

 

Translated by Margaret-Anne Hutton

Vendredi 15 novembre 2019

Si je mets de côté la conversation téléphonique que je viens d’avoir avec ma fille, je crois bien que je n’ai guère prononcé plus de dix mots aujourd’hui.

J’ai écrit dès le début de la matinée.

Avec une joie infinie.

Puis je suis sortie pour aller voir la mer. Il bruinait un peu. A peine. C’était très doux. La lumière incroyablement changeante. Vive.

Je suis rentrée, vibrante.

Je me suis fait à manger en écoutant du Debussy à la radio.

Puis j’ai à nouveau écrit.

Et ainsi la journée a passé, dans un temps distendu, très vaste.

 

Ce matin, alors que je levais les yeux de mon ordinateur pour admirer la mer au loin et entendre le fracas des vagues, je me suis sentie soudain submergée par une émotion très forte. J’étais, alors, pleinement dans l’instant, au plus près de moi, au plus près du monde. Et j’ai pensé qu’une des raisons pour lesquelles je me sens si heureuse lorsque j’écris, c’est le silence.

Jeudi 14 novembre 2019

Tout est silencieux.

La nuit a recouvert St Andrews.

Les mouettes se sont tues.

Les rues sont désertes.

J’ouvre grand la fenêtre. Le froid cinglant du dehors me fouette le visage.

Je me penche un peu.

Encore un peu.

Je ne bouge pas.

Je me laisse prendre, étreindre par le froid.

Engourdir.

Rendue à l’éternité.

Toute la journée, où que je regarde, je me suis accrochée à la lumière. Et maintenant la nuit, qui en porte encore la trace.

Mercredi 13 novembre 2019

Je suis logée ici, à St Andrews, dans l’appartement d’une professeur de l’Université aujourd’hui à la retraite, et que je n’ai pas encore rencontrée. Dans la cuisine de l’appartement est accrochée au mur une grande et lumineuse photographie. Je ne l’avais pas remarquée tout de suite à mon arrivée, tout occupée à m’assurer que je savais faire fonctionner la bouilloire et les plaques électriques. C’est quelques heures après, alors que je prenais mon premier dîner, que j’ai levé les yeux et l’ai aperçue.

On y voit une jeune femme brune aux cheveux courts, en bikini, chapeau de paille noir sur la tête, assise sur une plage de galets au bord de la mer. La jeune femme manque de basculer vers l’avant et rit tout en portant une main à son dos tandis qu’un petit garçon derrière elle, goguenard, habillé d’un caleçon de bain blanc à rayures rouges et de chaussons de plage blancs, prend visiblement un bonheur fou à lui verser de l’eau entre les omoplates.

La jeune femme doit avoir une trentaine d’années, le petit garçon quatre ans.

J’ai eu un choc en découvrant cette photo : la jeune femme, de profil et le visage légèrement baissé, me ressemble terriblement, la plage de galets est, j’en donnerais ma main à couper, une plage niçoise, et le petit garçon a l’âge de mon fils aujourd’hui.

Je précise ici que je passe beaucoup de temps à Nice et que j’y emmène chaque fois mon petit garçon.

C’est elle et lui, ce pourrait être lui et moi.

Ce premier soir à St Andrews, dans la cuisine de ma propriétaire écossaise, je suis restée de longues minutes comme hypnotisée par cette photo. Regarde, regarde comme pour toi aussi le temps passera, me chuchotait-elle. Un jour, toi aussi tu auras été jeune, à rire sur une plage de Nice aux pitreries de ton fils, et ce temps-là sera définitivement derrière toi.

Bigre.


Wednesday 13th November 2019

I’m staying here, in St Andrews, in the flat of a university professor, now retired, whom I’ve not yet met. Hanging on the wall in the flat’s kitchen is a big, bright, photograph. I didn’t notice it when I first arrived, too busy making sure I knew how to work the kettle and the electric hobs. It was a few hours later, while having my first dinner, that I lifted my eyes and took it in.

We see a young woman with short dark hair, in a bikini, a black straw hat on her head, sitting on a pebbled beach at the seaside. The young woman is almost falling over laughing, one of her hands reaching towards her back while a little boy behind her, a wee rascal, wearing white swimming trunks with red stripes and white sandals, clearly enjoys pouring water between her shoulder blades.

The young woman must be around thirty, the little boy, four.

I had a shock discovering this photo: the young woman, with her profile and her slightly downturned features, looks terribly like me, the pebbled beach, I’d bet on my life, is a beach in Nice, and the little boy must be the same age as my son is today.

I must add that I spend lots of time in Nice and I bring my little boy with me every time.

It’s him and her, but it could be him and me.

That first evening in St Andrews, in the kitchen of my Scottish landlady, I spent several long minutes hypnotised by this photo. Look, it seems to whisper to me, look, because time will pass for you too. One day you too will have been young, laughing at your son’s mischief in Nice, and this time will be behind you forever.

Gosh.

 

Translated by Talia Bagnall

Mardi 12 novembre 2019

Ce matin, tôt, je suis allée voir la mer. C’est la dernière chose à laquelle j’avais pensé la veille, comme une promesse d’enfant qu’on se fait avant la nuit : demain  matin, j’irai voir la mer.

J’ai grandi avec la mer, celle de Marseille d’abord, où je suis née, puis celle de Nice, que je retrouvais à chaque vacance scolaire lorsque ma famille s’est installée à Paris. Lorsque je ferme les yeux, où que je sois, il me suffit de la convoquer pour qu’elle surgisse. Bleue, limpide, harmonieuse, au goût salé. La mer Méditerranée est pour moi comme un grand corps, un corps maternel dans lequel j’aime me fondre. Elle m’apaise. Elle me lave. Me régénère.

 

Ce matin, donc, je voulais voir la mer. Dès qu’on a commencé à y voir quelque chose dehors, je suis sortie. Après la pluie, et avant la pluie d’après (je commence à comprendre quelque chose à l’Ecosse).

J’ai avancé le long du chemin côtier. Je l’entrapercevais par moments, gris-bleue, entre des habitations, des bâtiments universitaires.

Et puis, soudain… soudain elle a été là. Surgie devant moi. S’étendant à perte de vue. Immense. Sauvage. Les vagues roulant, déferlant. La lumière jaune-argent. Le fracas. La puissance.

Je suis restée interdite. Le paysage était si fort, si différent de celui que je connais. Quelque chose s’engouffrait en moi. Il fallait ne pas bouger pour mieux le recevoir. J’ai fini par descendre les quelques marches qui menaient à la grève. Devant moi, j’ai aperçu une petite piscine naturelle, rectangulaire, délimitée par des pierres. A l’intérieur, l’eau était calme, si calme. J’ai trempé la main. Etait-elle vraiment trop froide pour y nager ?

 

Je suis rentrée lentement à l’appartement. Ça dansait dans ma tête. J’étais si loin du bleu immobile et profond de la Méditerranée. La lumière jaune-argent continuait sa lente traversée en moi, comme si elle défrichait quelque chose. Aujourd’hui, je vais écrire à partir de cette lumière, ai-je pensé. Je sentais quelque chose de compact en moi, ramassé en un bloc.

Lundi 11 novembre 2019

16h30. Il fait presque nuit. Moi la Méditerranéenne, l’amoureuse de la lumière, du soleil, de la chaleur – me voilà arrivée. En Ecosse.

Deux ans qu’on en parlait. Deux ans pour y parvenir. A lâcher les enfants, la famille, le quotidien.

A lâcher tout ce que j’ai choisi, et qui me laisse par périodes exsangue. Me fait oublier, parfois, celle que je suis.

Je n’aurais pas pensé, il y a vingt ans, qu’on puisse s’oublier.

 

Et maintenant je suis là. Pour trois semaines. A St Andrews.

Depuis combien de temps ne me suis-je pas retrouvée seule, quelque part, dans un pays que je ne connais pas, dont je ne maîtrise pas bien la langue ? Ils roulent les r ! m’avait prévenue ma fille. Ils transforment le son « e » en « i » !

Me retrouver un peu perdue – me retrouver.

Mon centre.

Ma pulsation.

Ce battement intime qui me fait savoir qu’il s’agit bien de moi. Moi, et pas une autre. Et pas ailleurs, dispersée, coupée en dix, là, là, et encore là.

Une vie de femme est une bataille.

 

De la fenêtre de ma chambre, je vois la mer. Ce matin, j’ai entendu les mouettes. J’ai ouvert la fenêtre. L’air froid sur ma peau joyeux, qui ressemblait à une promesse. La lumière était dorée, magnifique. Je suis sortie. J’entendais mon pas résonner sur le trottoir. A Paris, je ne l’entends plus. Trop de bruit, trop de monde.

Trop de bruit dans ma tête, aussi.

J’ai avancé jusqu’aux ruines de l’ancienne cathédrale. L’herbe était mouillée. Ça glissait. Je me tenais debout, sous le ciel, entre les pierres. J’écoutais le silence. Je ressentais des présences. Je regardais les tombes, sur la gauche. J’avais l’impression que quelque chose au-dedans de moi s’élargissait.

 

Puis je suis entrée dans un bâtiment administratif.

Lorsque j’en suis ressortie un quart d’heure plus tard, il pleuvait. J’ai souri.

A Paris, lorsqu’il pleut, je grimace. Ou je râle.

Je risque de tomber amoureuse de l’Ecosse.


Monday, November 11th

4.30pm. It is almost dark. I, of the Mediterranean, a lover of light, the sea and of warmth, find myself nonetheless, here, in Scotland.

It is two years since we first started discussing it. Two years to get here. Letting go of my children, my family, and my everyday life.

Letting go of everything I chose, of those things that sometimes leave me drained. That make me forget, at times, who I am.

I would never have thought, twenty years ago, that I could forget who I am.

 

So here I am. For three weeks. In St Andrews.

When was the last time I was on my own, somewhere or other, in a country I didn’t know, with a language I hadn’t fully mastered? They roll their r’s! my daughter had warned me. They turn ‘e’ into ‘i’ sounds!

To feel a little lost – to find myself.

My core.

The pulse within me.

The very pulse which tells me I am me. Me, and no one else. Not elsewhere, not scattered, not split in a dozen pieces, here, here, fully here.

A woman’s life is a battlefield.

 

From my bedroom window, I can see the sea. This morning I heard seagulls. I opened my window. The cold air on my skin – joyful, like a promise. The light was golden, magnificent. I stepped outside. I could hear my footsteps resonating on the pavement. In Paris I no longer hear them. Too much noise, too many people.

Too much noise in my head too.

I walked towards the ruins of the old cathedral. The grass was wet. Slippery. I was standing tall, underneath the sky, between the old stones. I listened to the silence.

I felt a presence around me. I looked at the graves on my left. It was as though something inside me was expanding.

 

Then I stepped into an administrative building.

When I left fifteen minutes later, it was raining. I smiled.

In Paris, when it rains, I wince. Or else I whinge.

There is a risk I might fall in love with Scotland.

Translation by Elise Hugueny-Legér and Katharine Lovatt