Lundi 11 novembre 2019

16h30. Il fait presque nuit. Moi la Méditerranéenne, l’amoureuse de la lumière, du soleil, de la chaleur – me voilà arrivée. En Ecosse.

Deux ans qu’on en parlait. Deux ans pour y parvenir. A lâcher les enfants, la famille, le quotidien.

A lâcher tout ce que j’ai choisi, et qui me laisse par périodes exsangue. Me fait oublier, parfois, celle que je suis.

Je n’aurais pas pensé, il y a vingt ans, qu’on puisse s’oublier.

 

Et maintenant je suis là. Pour trois semaines. A St Andrews.

Depuis combien de temps ne me suis-je pas retrouvée seule, quelque part, dans un pays que je ne connais pas, dont je ne maîtrise pas bien la langue ? Ils roulent les r ! m’avait prévenue ma fille. Ils transforment le son « e » en « i » !

Me retrouver un peu perdue – me retrouver.

Mon centre.

Ma pulsation.

Ce battement intime qui me fait savoir qu’il s’agit bien de moi. Moi, et pas une autre. Et pas ailleurs, dispersée, coupée en dix, là, là, et encore là.

Une vie de femme est une bataille.

 

De la fenêtre de ma chambre, je vois la mer. Ce matin, j’ai entendu les mouettes. J’ai ouvert la fenêtre. L’air froid sur ma peau joyeux, qui ressemblait à une promesse. La lumière était dorée, magnifique. Je suis sortie. J’entendais mon pas résonner sur le trottoir. A Paris, je ne l’entends plus. Trop de bruit, trop de monde.

Trop de bruit dans ma tête, aussi.

J’ai avancé jusqu’aux ruines de l’ancienne cathédrale. L’herbe était mouillée. Ça glissait. Je me tenais debout, sous le ciel, entre les pierres. J’écoutais le silence. Je ressentais des présences. Je regardais les tombes, sur la gauche. J’avais l’impression que quelque chose au-dedans de moi s’élargissait.

 

Puis je suis entrée dans un bâtiment administratif.

Lorsque j’en suis ressortie un quart d’heure plus tard, il pleuvait. J’ai souri.

A Paris, lorsqu’il pleut, je grimace. Ou je râle.

Je risque de tomber amoureuse de l’Ecosse.


Monday, November 11th

4.30pm. It is almost dark. I, of the Mediterranean, a lover of light, the sea and of warmth, find myself nonetheless, here, in Scotland.

It is two years since we first started discussing it. Two years to get here. Letting go of my children, my family, and my everyday life.

Letting go of everything I chose, of those things that sometimes leave me drained. That make me forget, at times, who I am.

I would never have thought, twenty years ago, that I could forget who I am.

 

So here I am. For three weeks. In St Andrews.

When was the last time I was on my own, somewhere or other, in a country I didn’t know, with a language I hadn’t fully mastered? They roll their r’s! my daughter had warned me. They turn ‘e’ into ‘i’ sounds!

To feel a little lost – to find myself.

My core.

The pulse within me.

The very pulse which tells me I am me. Me, and no one else. Not elsewhere, not scattered, not split in a dozen pieces, here, here, fully here.

A woman’s life is a battlefield.

 

From my bedroom window, I can see the sea. This morning I heard seagulls. I opened my window. The cold air on my skin – joyful, like a promise. The light was golden, magnificent. I stepped outside. I could hear my footsteps resonating on the pavement. In Paris I no longer hear them. Too much noise, too many people.

Too much noise in my head too.

I walked towards the ruins of the old cathedral. The grass was wet. Slippery. I was standing tall, underneath the sky, between the old stones. I listened to the silence.

I felt a presence around me. I looked at the graves on my left. It was as though something inside me was expanding.

 

Then I stepped into an administrative building.

When I left fifteen minutes later, it was raining. I smiled.

In Paris, when it rains, I wince. Or else I whinge.

There is a risk I might fall in love with Scotland.

Translation by Elise Hugueny-Legér and Katharine Lovatt