Mardi 19 novembre 2019

Dans le salon de l’appartement de ma propriétaire écossaise, Helen, j’ai trouvé quelques CD de musique. Dont un disque de Lieder de Schubert.

J’ai réussi à allumer la petite platine CD, j’y ai introduit le disque.

Cela faisait des années que je n’avais plus écouté ces Lieder. Mon père les écoutait très souvent. A la maison, dans la voiture, en vacances… Il avait plusieurs cassettes enregistrées, dont il avait pris soin de renseigner les titres au crayon à papier, de son écriture minuscule, et qu’il emportait avec lui où qu’il aille. Les premières notes ont envahi le salon. En une fraction de seconde, quelque chose s’est lacéré en moi. Je n’étais plus en Ecosse, je n’étais plus en novembre 2019. J’étais dans une autre vie, dans l’enfance, dans l’adolescence, lorsque mes parents étaient encore ensemble et que cela me semblait normal, lorsque ma mère était encore en vie et que cela me semblait normal.

J’étais dans la voiture de mon père, assise à sa droite, lorsque lui et moi partions jouer au tennis le samedi matin.

J’étais dans la bibliothèque de notre appartement parisien, le dimanche, après le déjeuner familial orchestré par ma mère, assise dans le gros fauteuil vert.

J’étais dans le salon jaune avec mon père, ma mère, mon frère et ma sœur, à boire le café dans de petites tasses en porcelaine blanche et dorée, très anciennes.

J’étais dans un espace, un temps, qui n’existent plus aujourd’hui, dont ma mémoire elle-même perd chaque jour quelques filaments de plus, et que j’essaie de retrouver par l’écriture.


Tuesday 19th November 2019

In the living room of my Scottish landlady Helen’s flat, I found some CDs. Including a disk of Schubert Lieder.

I managed to turn on the little CD player, and inserted the disk.

I had not listened to those Lieder for years. My father listened to them often. In the house, in the car, on holiday… He had a number of cassettes he’d taped and on which he’d carefully written the titles in pencil, in his tiny handwriting, and he would take them with him wherever he went. The first notes flooded through the living room. Within a fraction of a second something had torn open inside me. I was no longer in Scotland, I was no longer in November 2019. I was in another life, in my childhood, in my adolescence, when my parents were still together and that seemed normal to me, when my mother was still alive and that seemed normal to me too.

I was in my father’s car, sitting on his right, as he and I went to play tennis on a Saturday morning.

I was in the library of our Paris flat, on a Sunday, after the family lunch perfectly organised by my mother, sitting in the big green armchair.

I was in the yellow living room with my father, my mother, my brother and my sister, drinking coffee from small, very old, white and gilt porcelain cups.

I was in a time and a space that no longer exist today, and every day my memory loses a few more strands of that time, that place, and now I am trying to find these again, through my writing.

Translated by Margaret-Anne Hutton